Petite mise au point sur un spectacle frappé d’invisibilité dont tout le monde parle

Philippe Brunet se propose ici de présenter les faits qui concernent l’histoire du Théâtre Démodocos et les principes de mise en scène dans les Suppliantes d’Eschyle, spectacle empêché le 25 mars dernier, dans le but de dissiper quelques unes des erreurs et des approximations qui circulent dans les nombreuses évocations faites d’un spectacle que personne n’a vu.

Communiqué de presse du Théâtre Démodocos

  1. Qu’est-ce que le Théâtre Démodocos ? L’association Démodocos fut créée en 1995. Après deux années de collaboration autour de l’Odyssée avec l’américain Robert Ayres, j’ai lancé un travail sur la tragédie grecque. Un rêve m’a apporté la structure de l’Agamemnon d’Eschyle. On y jouait deux fois la pièce d’Eschyle. De la répétition en français sortait, outrancièrement masquée et chaussée de cothurnes, la pièce en grec ancien. Le spécialiste de métrique que j’étais prônait la restitution du grec ancien d’après les travaux de l’américain Stephen Daitz (phonétique, accent), un travail de recherche sur la musique, qui fut représenté principalement par François Cam, une recréation du rythme, la transposition littéraire de ce rythme en français, d’après l’exemple du Livre de Catulle d’André Markowicz (L’Age d’Homme 1985), et les conséquences de ce rythme sur le jeu corporel et gestuel. Un théâtre apolitique ? Le désir de recréer les fondamentaux du répertoire antique alors que tout nous incitait à abandonner ces vieilleries ne pouvait l’être. Une école de théâtre ? Nécessairement, mais une école dont nous étions avant tout les élèves .

  2. Pour le jeu, la compagnie a donc utilisé souvent, mais sans obligation, des masques qui, selon le principe du théâtre antique, comportent une bouche béante et des traits grossis. Ces masques ont été créés dans toutes sortes de matériaux, en s’appuyant parfois sur l’archéologie, mais sans dogmatisme, et en s’inspirant d’esthétiques théâtrales variées. Les acteurs ont porté le masque dans À quand Agamemnon ? (1997), dans les Grenouilles (2003), dans Antigone (2006), Amphitryon (2012), Bacchantes (2013), Œdipe roi et Sept contre Thèbes (2014), Lysistrata (2015), Prométhée enchaîné (2017), Perses (2018). L’actuelle Orestie est jouée sans masque, avec maquillage, par des acteurs portant un animal-totem au creux de la main. Longtemps, les acteurs des Perses ont joué sans masque, et à partir de 2002, un masque nô a été sculpté par Maki Nakatsukasa pour l’Ombre de Darios. J’avais une conception très extensible de l’empire perse… Ce masque nô a hélas disparu avec tous les costumes perses en 2018. Des masques « perses », sculptés par Jamhari à Java, sont en cours de réalisation sous la conduite d’Anahita Bathaïe et avec l’aide d’Elisabeth Inandiak. Dans les Sept contre Thèbes, les acteurs et le Chœur portaient des masques de bois, tandis que les statues vivantes des dieux thébains gardaient leur visage, peint ainsi que tout leur corps, dans une belle couleur sombre. Une manière d’évoquer une origine non grecque, afro-asiatique, de la Thèbes fondée par le phénicien Cadmos.

  3. La pièce des Suppliantes d’Eschyle (traduction de Philippe Brunet et Aymeric Münch, musique de François Cam, chorégraphie et costumes de Fantine Cavé-Radet) a été créée en 2016, aux Dionysies, sans masques. Elle montre comment des Egyptiennes, filles de Danaos, après avoir traversé la Méditerranée en bateau, arrivent à Argos en Grèce pour demander l’hospitalité, puis comment des Emissaires de leurs cousins débarquent pour ramener ces jeunes femmes. Ces Egyptiennes se disent de lointaines descendantes de l’Argienne Iô. Pour opposer les Etrangers aux Argiens, le visage et la peau des Danaïdes et des Egyptiens furent maquillés, dans une couleur foncée qui a varié selon les phases de l’expérimentation et les produits utilisés. Une photo de la Suppliante brunie a été prise en 2017, dans l’une des soixante-dix danses, par la photographe Laurencine Lot. Cette photo, saisissante, a déclenché la polémique et les accusations, que nous rejetons, de « blackface » qui ont abouti au blocage du spectacle le 25 mars 2019 par des militants se réclamant d’associations « antiracistes ». Le Théâtre Démodocos assume et revendique la liberté d’user d’un tel maquillage qui ne vise nullement à caricaturer ni à dénigrer, tout comme celle de distribuer ou de ne pas distribuer des non-Noirs dans les rôles des Egyptiens. Je rappelle que nous ne connaissons l’aspect physique des Danaïdes que par les mots d’Eschyle (peau brunie par le soleil pour les Danaides, peau noire se détachant de loin sur la voile blanche, pour les Egyptiades), et que la couleur choisie pour la scène est nécessairement plus ou moins arbitraire ; qu’il s’agit d’un jeu théâtral et non de la réalité, d’une interprétation d’un mythe et non d’une pièce historique, et que notre mise en scène préserve la part du rêve et ne bascule dans aucune sorte de naturalisme. Il n’y a ni racisme ni colonialisme, ni conscient ni inconscient, dans le fait de maquiller de jeunes comédiens européens, ou dans le fait de ne pas employer des « Egyptiens » de lointaine ascendance grecque, comme il le faudrait si on respectait la lettre du texte ! Je conçois évidemment que d’autres mises en scènes soient possibles. Le champ est libre.

  4. Des masques, inspirés de l’Antique, étaient prévus depuis 2016 pour les Suppliantes. Une première série de masques fut écartée en 2017. Une seconde a été adoptée fin 2018. J’ai travaillé en collaboration avec la scénographe, Fantine Cavé-Radet ; cette artiste, qui a fait nos masques d’Antigone, de Lysistrata et de Prométhée, produit ses masques dans une totale liberté de création, à partir d’une technique particulière de tissus collés. Ils portent des traits grossis, agrandis. La couleur a fait l’objet de plusieurs essais. Ces masques ont été vus de quelques privilégiés qui ont assisté, après l’évacuation de la Sorbonne, à quinze minutes de représentation, devant une salle presque entièrement vide. Une vidéo a été tournée. J’ai pris quelques photos, dont certaines ont été publiées dans la presse. On y voit des masques cuivrés, dorés pour les Danaïdes. On y voit une autre couleur pour le masque du roi d’Argos, peu importe laquelle puisque la seule couleur posant problème aux détracteurs du spectacle était celle des Egyptiens. La création des masques n’ayant pas officiellement eu lieu, celle-ci reste inaboutie et susceptible de changement.

  5. Le Théâtre Démodocos ne méconnaît ni les méfaits ni les injustices engendrés par un demi-millénaire de colonisation européenne en Afrique et ailleurs ; il soutiendra toujours les efforts de ceux qui luttent pour l’égalité réelle. Il soutient le combat égalitaire et fraternel contre le racisme dans le partage des valeurs communes et l’échange libre des savoirs et des expériences. En ce sens, le Théâtre Démodocos est attaché aux valeurs d’accueil et d’hospitalité qui sont mises en scène par Eschyle dans les Suppliantes. L’Autre est bienvenu, d’où qu’il vienne. La troupe accueille tous les comédiens qui veulent s’initier à l’art du théâtre antique, femmes et hommes, « et s’il est un genre entre les deux » (Eschyle), sans distinction de couleur ou d’origine, francophones ou non, jeunes ou moins jeunes, bleus ou verts, chèvres et canards. Le Théâtre Démodocos appelle aujourd’hui les comédiens qui le souhaitent à venir renforcer ses rangs, et s’ouvre à de nouvelles collaborations.

  6. Pour représenter l’Autre, les moyens du théâtre sont divers et nombreux. Le Théâtre Démodocos réaffirme la valeur libératrice de ce principe fondamental de jeu : devenir l’Autre, donner voix à l’Autre en l’incarnant, par l’entremise du personnage et de tous les artifices qui président à sa constitution, langage, geste, costume, masque, maquillage, dédoublement, marionnette, etc. En me demandant de faire jouer la tragédie grecque à un Nigérien ancien captif de Peuls, Dioulde Laya, Jean Rouch espérait que cet intellectuel, helléniste à Niamey, qui méditait sur la condition servile en Afrique et sur l’esclavage antique, parviendrait à se libérer de ses chaînes symboliques. Il a joué l’Ombre de Darios, dans une expérience filmée (Le rêve plus fort que la mort, 2002), qui montrait ce que le théâtre devait au rituel, parallèlement à deux autres récits, l’un montrant le sacrifice d’un animal et le chant d’un griot, l’autre, une danse de transe.

  7. Le Théâtre Démodocos rejette les accusations gratuites de racisme, qui ont été lancées par des militants, étudiants ou non, contre ses membres et contre son public, devant notamment des lycéens et des collégiens venus voir le spectacle. Il déplore la censure violente dont il a fait l’objet de même que les attaques insultantes qui ont sévi sur les réseaux sociaux. Si la représentation de l’Homme devient problématique et objet de restrictions identitaires et d’interdits préalables (à entendre certains, seul un Noir pourrait jouer un Noir), le Théâtre Démodocos craint que les critères racialistes ne mettent en péril la possibilité de toute communauté républicaine, et ne signifie la fin du processus de mise en scène des Hommes par les Hommes, au mépris d’un humanisme pourtant bien incarné par delà l’Europe, de Saint Augustin à Aimé Césaire ou Derek Walcott.

  8. Le Théâtre Démodocos dialogue avec tous dans un cadre commun, démocratique, si la même légitimité est reconnue à toutes les parties du débat et pourvu que le droit de création soit préalablement respecté. Aucune sommation préalable, aucune menace ne sont accueillies comme une invitation à dialoguer. C’est la volonté de faire tomber par la violence un spectacle qui constitue un acte de rupture de tout dialogue. On ne peut non plus vouloir le coup de force et après coup déplorer dans les médias l’absence de dialogue.

  9. Le Théâtre Démodocos est seul responsable de ses actions, lesquelles n’engagent que lui. Mais nous remercions tous ceux qui nous ont manifesté spontanément leur soutien : d’abord Sorbonne Université, dont le doyen Alain Tallon et Yann Migoubert, du Service culturel, ont vécu la triste soirée du 25 mars, les Ministères de la Culture et de l’Enseignement Supérieur, les enseignants, les chercheurs, et notamment le réseau Vigilance Universités et les associations de langues anciennes, les écrivains, les artistes. Il remercie André Markowicz, pour sa chronique lucide, Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil, pour leur parole indispensable, et tous les amis, inconnus, lointains ou proches qui lui ont adressé un message, public ou privé, de solidarité. La compagnie salue les spectateurs, qui à Paris, Rouen, Tours, Vaison-la-Romaine, Avignon, St Marcel, Versailles, Lyon, Athènes, Kea ont accompagné ses créations théâtrales au fil des ans, et remercie la Chancellerie des Universités de bien vouloir accueillir les Suppliantes au Grand Amphithéâtre de la Sorbonne. Il accepte de remonter la pièce et espère que le groupe des Suppliantes, malgré son désarroi et ses doutes, retrouvera la force de fuir l’agressivité mauvaise, et l’envie de retraverser la mer.

Philippe Brunet, pour le Théâtre Démodocos,
Professeur à l’université de Rouen Normandie (labo ERIAC),
Directeur du festival des Dionysies